« Est-ce que vous utilisez l’intelligence artificielle dans votre métier ? » C’est une question que posent souvent les gens qui s’intéressent à la profession de journaliste.
Il y a plusieurs écoles et la question divise, alors je ne pourrai parler que de mes pratiques personnelles. Me concernant : à la question « Est-ce que les journalistes utilisent l’IA ? », je réponds « Oui, mais avec parcimonie ».
Éviter les wagons de retard
Au début des années 2000, alors qu’Internet commençait à prendre une place importante, de nombreux médias ont raté le virage du numérique. Aujourd’hui, ces derniers ont périclité ou tentent une course contre la montre pour se remettre au niveau, souffrant chaque jour de ce retard.
C’est une sensation très désagréable que je ne veux pas avoir à ressentir. L’intelligence artificielle (IA) s’impose à nous et on ne peut pas l’ignorer. Alors plutôt que de prendre le train en marche avec des wagons de retard dans quelques années, autant sauter directement dans la locomotive et apprivoiser ce nouvel outil. Même si plusieurs collègues sont plutôt frileux à cette idée.
Pour les journalistes, l’intelligence artificielle peut pourtant être un outil précieux qui fait gagner beaucoup de temps. Et à l’heure où le public veut beaucoup, très vite, ce n’est pas négligeable.
Qu’est-ce que l’IA peut apporter aux journalistes ?
Elle permet d’abord une recherche plus rapide sur Internet. Avant son apparition, un journaliste aurait multiplié les requêtes sur Google et la navigation sur de nombreux sites. Désormais, il peut demander à l’IA de lui trouver le dernier arrêté préfectoral restreignant la circulation sur une route départementale précise. L’outil fouillera ainsi sur les différents sites gouvernementaux pour trouver le PDF demandé. Le journaliste n’a plus qu’à contrôler le document, sa source, et voir s’il y trouve les informations souhaitées. Là où Google proposait ses résultats en fonction des mots-clés uniquement, l’IA comprend notre demande et choisit elle-même les termes des recherches.
L’IA permet aussi de débroussailler un sujet très large ou complexe. À l’occasion des élections municipales de mars 2026, je travaillais à Nice-Matin. Mon chef m’a commandé une double-page. « Ta thématique, c’est Emploi et entreprises. Tu fais ce que tu veux, du moment que ça parle à tout notre territoire », m’a‑t-il lancé. Pas évident, alors que notre zone géographique comprenait Nice, mais aussi toutes les communes rurales de l’arrière-pays niçois. En interrogeant l’IA, j’ai petit à petit réussi à imaginer un angle valable : quelle alternative économique au sur-tourisme ? Mais aussi à cibler les exemples concrets à aborder, parfois dans des villages inconnus pour moi. Nouveau sur le territoire, j’aurais mis beaucoup plus de temps à aboutir à ma production finale sans ChatGPT.
Enfin, l’IA permet une correction grammaticale et orthographique des articles. Elle peut aussi corriger quelques redondances ou lourdeurs. Me concernant, j’aime copier-coller mon article terminé dans ChatGPT pour avoir son avis. Idem pour cet article, qui a été écrit par un humain mais a été vérifié par ChatGPT. L’outil me liste ensuite, point par point, ce qu’il changerait. À moi ensuite d’effectuer les modifications dans mon article si elles me semblent pertinentes, ou de les ignorer si je préfère mon écrit. Souvent, c’est 50 – 50.
Profitant de ce passage pour la correction, je lui demande aussi, lorsque je ne suis pas inspiré, de me trouver des idées de titres. Cela peut parfois m’aider à trouver quelque chose d’efficace. C’est d’ailleurs un des usages qu’en fait la rédaction des Échos. Dans une émission du média Arrêt sur images, David Barroux, rédacteur en chef du journal, indiquait que l’intelligence artificielle peut « aider à suggérer des titres, avec à chaque fois une supervision humaine », précisant bien que « ce n’est pas l’IA qui choisit le titre ».
L’IA est-elle capable d’écrire à la place des journalistes ?
Certains fantasmes et attaques envers la profession assurent que les journalistes font rédiger leurs articles par intelligence artificielle. J’en doute.
Personnellement, c’est pour gagner du temps que j’utilise l’intelligence artificielle et je me suis fixé une limite : ne pas faire faire à l’IA ce que je ne serais pas capable de faire sans elle. Même si, ce faisant, je reconnais qu’une relation de dépendance peut se créer : en ayant l’habitude de passer moins de temps sur un article ou d’être moins vigilant sur certains points parce que je sais qu’une correction par IA sera faite, écrire sans l’aide de l’IA – même si je le faisais il y a quelques mois sans problème – pourrait me sembler être un obstacle.
C’est ce qui est parfois contesté. Pour Olivier Koch, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, le risque est de désapprendre le métier. « On participe à sa propre déqualification. Toutes ces choses que les journalistes savent déjà faire, pourquoi les déléguer à une IA ? Il s’agit de déléguer quelque chose qui relève du brainstorming et donc de la créativité. Qu’est-ce qu’un auteur en journalisme, à partir du moment où les idées viennent de quelqu’un d’autre ? », s’interroge le chercheur dans l’émission d’Arrêt sur Images.
Toujours est-il qu’elle fait à ma place les choses rébarbatives, sur lesquelles mes compétences n’apportent pas grand-chose, mais surtout qui me font gagner du temps. Ainsi, au lieu de rendre un sujet par jour, je peux en rendre deux. Ou alors je peux consacrer plus de temps au travail de terrain. Et ma hiérarchie et nos lecteurs s’en réjouissent.
En réalité, oui, elle est capable d’écrire à la place des journalistes. Mais pas aussi bien. Si vous utilisez le bon prompt (les instructions qu’elle doit suivre), l’IA écrit mais n’apporte pas la touche « humaine » : elle sera, pour l’heure, très mauvaise pour les jeux de mots, pour apporter de la vie ou pour saisir des nuances locales ou propres à son média, par exemple. Elle écrira du factuel, parfois un peu pénible et plat à lire, mais solide.
En revanche, et c’est notamment pour cette raison qu’elle ne remplacera pas complètement les journalistes, elle ne peut pas aller chercher l’information sur le terrain. Si les données sont disponibles sur Internet, l’IA est presque autonome. Mais dès lors qu’il y a besoin d’éclaircir quelque chose avec un interlocuteur, d’aller échanger avec une personnalité pour dresser son portrait, ou de se rendre sur le terrain pour recueillir les premiers éléments d’un fait divers ou saisir une ambiance, elle est incapable. Sans la matière brute, elle est impuissante.
Des règles à respecter sur l’usage de l’IA
Pour autant, certains médias forment les journalistes à l’usage de l’intelligence artificielle. À Nice-Matin, nous avons été formés à l’utilisation de Google Notebook LM, par exemple. Certains s’en serviront. D’autres, par peur ou désintérêt, ne l’utiliseront pas.
Sur le plan légal, le cadre qui entoure l’usage de l’IA dans le journalisme reste encore en construction. Un journaliste peut donc, dans certaines circonstances, utiliser l’IA pour rédiger tout ou partie d’un article sans que cela constitue nécessairement une infraction. Mais il se pose la question de la déontologie. Certains médias ont d’ailleurs établi des chartes pour cadrer l’utilisation de l’IA au sein de leur entreprise.
L’usage de l’intelligence artificielle pose aussi question en matière de protection des sources ou pour des données confidentielles : comment garantir l’anonymat d’une personne ou que votre scoop ne soit pas révélé avant la publication de votre article si vous l’avez confié à un outil d’IA ?
Tant de questions qui se posent encore et qui montrent que, même si l’outil peut être bénéfique dans certains cas, il est à manier avec précaution. Je sais que l’utilisation de l’intelligence artificielle dans les métiers de l’information ne met pas tout le monde d’accord. Pour moi, une chose est claire : l’IA est un assistant, pas un journaliste.